Makay, terre de mémoire, trésor en danger : pour une gestion juste et enracinée
Makay, une forteresse naturelle
Le Massif de Makay est un trésor naturel exceptionnel, situé dans le sud-ouest de Madagascar. Son isolement géographique l’a longtemps protégé des grandes vagues de développement, d’urbanisation et de pressions externes. La difficulté d’accès au district de Beroroha, à l’entrée du Makay, en est une des principales raisons.
Étant né à Beroroha et y ayant vécu jusqu’à mon adolescence, j’ai eu la chance de grandir au contact direct de cette nature sauvage, façonnée par des montagnes sculptées par le vent et l’eau, des canyons labyrinthiques, des forêts sèches peu explorées, et des rivières abondantes. Le fleuve Mangoky – le plus long de Madagascar – y prend sa force, alimenté par des rivières comme le Makay, le Malio, le Zomandao ou le Menamaty, avant de fertiliser les plaines du Bas-Mangoky et de se jeter dans la mer, à Morombe, à travers un delta riche en mangroves.
Mais le Makay ne se limite pas à sa nature. C’est un territoire d’histoires et de mémoires : celles des anciens royaumes Sakalava, Bara ou Merina, celles des transhumances de zébus, des tombeaux ancestraux incrustés dans les falaises, et d’un équilibre social longtemps préservé.
Les limites d’une gouvernance externalisée : les leçons d’articles scientifiques récentes
Depuis plusieurs années, diverses organisations non gouvernementales internationales participent activement à la gestion des ressources naturelles à Madagascar, souvent en appui aux ministères concernés, notamment pour atteindre les objectifs fixés par les gouvernements successifs et les engagements internationaux du pays. Ces initiatives, portées par des volontaires, des financements et des expertises venues de l’extérieur, s’inscrivent dans une logique de conservation et de développement durable.
Cependant, les observations de terrain révèlent des écarts parfois significatifs entre les objectifs affichés et les effets concrets observés localement :
- Les retombées économiques pour les communautés locales demeurent souvent modestes, voire difficilement perceptibles au regard des ressources mobilisées.
- Certaines pratiques culturelles et traditions ancestrales peuvent être fragilisées par l’introduction de modèles de gestion peu adaptés ou insuffisamment enracinés dans les réalités locales.
- Des tensions sociales, parfois nouvelles, apparaissent entre villages ou au sein même des communautés, autour de la redistribution des bénéfices, des responsabilités ou des représentations.
- Enfin, le tissu social et les équilibres historiques peuvent être altérés par une vision du développement et de la conservation qui ne s’appuie pas suffisamment sur les dynamiques endogènes.
Une étude scientifique récente, publiée en 2025 dans Biological Conservation (Blanco et al., 2025), vient renforcer ce constat. En analysant différents sites de conservation à Madagascar, les auteurs montrent que l’efficacité écologique d’une aire protégée ne garantit pas sa légitimité sociale ni sa durabilité. Parmi les conclusions clés de l’article :
- Les modèles de conservation basés principalement sur des objectifs internationaux tendent à marginaliser les priorités locales, même lorsqu’ils affichent des succès environnementaux à court terme ;
- Le manque de clarté sur les mécanismes de prise de décision et les sources de légitimité des acteurs exacerbe les tensions ;
- Sans participation significative des communautés locales et prise en compte des récits historiques du territoire, les projets risquent de renforcer les inégalités et de créer des conflits latents ;
- Enfin, les auteurs plaident pour une gouvernance hybride, où les savoirs traditionnels sont intégrés de manière authentique aux mécanismes de gestion.
Ces conclusions font écho aux réalités que nous observons dans le Makay : sans dialogue honnête, sans reconnaissance des mémoires et des usages, la conservation peut devenir un nouvel outil d’exclusion – là où elle devrait être un levier de justice et de résilience.
Ces constats ne sont pas isolés. Nos travaux de recherche, notamment à travers l’article scientifique “Authority, capacity, and power to govern: Three marine protected areas co-managed by resource users and non-governmental organizations” (Zafimahatradraibe et al., 2025, Marine Policy), illustrent bien ces limites structurelles.
Parmi les principales conclusions de cet article:
- Les groupes de gouvernance locaux disposent d’une faible capacité opérationnelle dans les cadres de cogestion actuels ;
- Cette faible capacité limite la mise en œuvre effective des mesures de conservation ;
- L’autorité juridique existe, mais reste souvent symbolique si elle n’est pas soutenue par des moyens concrets ;
- Enfin, dans plusieurs cas, les ONG internationales détiennent de facto une part majoritaire du pouvoir de décision, limitant ainsi l’autonomie locale.
Un résumé vulgarisé de ces résultats est également disponible dans notre article de blog :
👉 “Qui est vraiment responsable ? Les luttes de pouvoir derrière les aires marines protégées de Madagascar”
📎 Lire sur le blog du Perry Institute
Bien que ces recherches aient été menées sur des aires protégées marines, les dynamiques observées sont transposables à d’autres contextes, notamment terrestres comme le Makay. Elles invitent à une réflexion plus large sur la nécessité de renforcer les capacités locales et d’encourager une gouvernance partagée qui soit véritablement ancrée dans les territoires.
Pour une gouvernance enracinée, inclusive et éclairée
Il serait injuste de rejeter ou minimiser les contributions des ONG ou des partenaires internationaux, qui ont parfois permis d’alerter sur l’urgence environnementale ou de mobiliser des moyens inaccessibles localement. Mais il est essentiel que les décisions fondamentales sur la gestion d’un site aussi symbolique que le Makay soient prises avec, par et pour les communautés locales.
Cela suppose :
- de préserver les droits coutumiers, les valeurs culturelles et la mémoire des lieux ;
- de faire émerger une gouvernance réellement partagée, où les savoirs endogènes rencontrent les approches scientifiques dans un dialogue d’égal à égal.
- de renforcer les capacités locales – techniques, organisationnelles et financières – par un accompagnement soutenu ;
d’impliquer et de respecter les scientifiques et chercheurs nationaux dans l’évaluation des impacts et la formulation des scénarios de gouvernance ;
Conclusion – Le Makay n’est pas une vitrine, c’est un patrimoine
Makay n’est pas un décor de carte postale, ni un territoire à déléguer au plus offrant. C’est un sanctuaire, une mémoire vivante, un avenir possible pour toute une région, voire un pays.
Les décideurs publics ont un rôle central à jouer. Ils doivent s’appuyer sur les connaissances disponibles, écouter les voix des chercheurs malgaches, accompagner les initiatives portées par les enfants du terroir, et refuser toute forme de transfert de gestion sans consultation large, transparente et fondée sur l’intérêt collectif.
Le Makay peut devenir un modèle de gouvernance équitable, enracinée, et résiliente. Il mérite une vision, mieux qu’un arrangement hâtif.
Gildas Todinanahary,
Exploration “consciente” du massif en 2022, 2023 et 2024 aux côtés de « Makay Guide Francis »
Makay, Land of Memory, Heritage at Risk: A Call for Just and Rooted Governance
Makay, a Natural Fortress
The Makay Massif is an exceptional natural treasure in southwestern Madagascar. Its geographic isolation has long protected it from waves of development, urbanization, and external pressures. The difficulty of accessing the Beroroha district, the main gateway to Makay, remains a key reason for this.
Born in Beroroha and raised at the foot of the Makay, I had the chance to grow up immersed in this wild landscape shaped by wind-carved mountains, labyrinthine canyons, dry forests, and abundant rivers. The Mangoky River—Madagascar’s longest—draws its strength from rivers such as the Makay, Malio, Zomandao, and Menamaty, before fertilizing the Lower Mangoky plains and flowing into the sea at Morombe, through a mangrove-rich delta.
But Makay is more than nature. It is a land of stories and memory: of ancient Sakalava, Bara, and Merina kingdoms, of zebu migrations, of ancestral tombs etched into cliff walls, and of long-standing social harmony.
The Limits of Externalized Governance: Lessons from Recent Scientific Research
For several years, international NGOs have played an active role in managing natural resources in Madagascar, often supporting the ministries concerned to help meet national and international conservation goals. These initiatives, backed by foreign funding and expertise, aim at sustainability and environmental protection.
However, field observations reveal discrepancies between stated objectives and real local impacts:
Economic benefits for local communities are often modest and difficult to perceive.
Cultural practices and ancestral traditions are sometimes undermined by management models that lack local grounding.
Social tensions have emerged within and between villages, linked to disputes over resource sharing, responsibilities, and representation.
Local social fabrics and historical balances are disrupted when conservation efforts fail to engage endogenous dynamics.
A 2025 study in Biological Conservation (Blanco et al., 2025) reinforces these findings. Analyzing various protected areas in Madagascar, the authors conclude that ecological effectiveness does not guarantee social legitimacy or long-term sustainability. Key takeaways include:
Conservation models driven by international priorities often overlook local needs, even when showing short-term environmental success.
Ambiguities in decision-making processes and legitimacy lead to conflict.
Without meaningful local participation and integration of historical narratives, such projects risk deepening inequalities.
The study advocates for hybrid governance models that authentically incorporate traditional knowledge.
These findings echo what we observe in the Makay. Without honest dialogue and respect for memory and use, conservation risks becoming a new tool for exclusion—when it should be one of justice and resilience.
These observations are not isolated. Our own research, notably the article “Authority, capacity, and power to govern: Three marine protected areas co-managed by resource users and non-governmental organizations” (Zafimahatradraibe et al., 2025, Marine Policy), highlights similar structural limits:
Local governance groups show low operational capacity in current co-management frameworks;
This weak capacity hinders the effective implementation of conservation measures;
Legal authority exists but remains symbolic without concrete support;
In several cases, international NGOs hold a majority of decision-making power, reducing local autonomy.
🔎 A popular science summary is also available on the Perry Institute’s blog:
👉 “Who is really in charge? Unpacking the Power Struggles Behind Madagascar’s Marine Protected Areas”
Though these studies focus on marine contexts, the observed dynamics are applicable to terrestrial sites like Makay. They urge broader reflection on the need to strengthen local capacity and encourage place-based governance that is truly rooted in its territory.
Toward Rooted, Inclusive, and Enlightened Governance
It would be unfair to disregard the contributions of NGOs and international partners who have raised awareness about environmental emergencies and provided resources otherwise inaccessible. However, critical decisions about managing a place as symbolic as Makay must be made with, by, and for local communities.
This requires:
Preserving customary rights, cultural values, and local memory;
Building true co-governance, where endogenous knowledge meets scientific methods in an equal dialogue;
Strengthening local capacities—technical, financial, and organizational—through sustained support;
Involving and respecting national researchers in assessing impacts and shaping governance scenarios.
Conclusion – Makay is Not a Showcase, It’s a Legacy
Makay is not a postcard backdrop, nor a territory to be outsourced to the highest bidder. It is a sanctuary, a living memory, and a potential future for an entire region—and perhaps for the country as a whole.
Public decision-makers have a central role to play. They must rely on existing knowledge, listen to Malagasy researchers, support initiatives led by children of the land, and reject any management transfer made without broad consultation, transparency, and a collective interest.
Makay can become a model of equitable, rooted, and resilient governance. It deserves a vision—not a shortcut.
Gildas Todinanahary,
Consciously explored the Makay massif in 2022, 2023, and 2024 with Makay Guide Francis